Milano / Napoli

L’Italie, et en particulier la Lombardie et la Campanie, ses deux régions les plus peuplées, vont être les  plus touchées d’Europe par la pandémie qui s’éternise. La Lombardie lors de la première vague de ce tsunami, la Campanie lors de la seconde. Régions sinistrées non seulement au plan sanitaire, mais également au cœur de leur vie sociale. L’Italie est le pays où les rapports sociaux sont les plus vifs, les plus spontanés, où le besoin d’échanges, de proximité, est viscéral. Et pour cela, il y a les espaces publics, de toutes tailles, de tous genres, dans les villages, les bourgs et les villes.

Les deux capitales provinciales ont en commun des sites emblématiques de l’urbanité, la Galleria Vittorio Emanuele II à Milan, et la Galleria Umberto I, à Naples. Deux monuments presque jumeaux,  lieux du voir et du paraître. A Milan, elle relie, sous ses élégantes verrières, Piazza Duomo, et Piazza della Scala. Le Dôme de Milan, extravagance hybride, Teatro della Scala, temple de l’art lyrique, on ne sait lequel des édifices est le plus théâtral. A Naples, elle ouvre sur le lieu mythique du belcanto, le Teatro San Carlo. Entre ces deux centres, il y a ce que Leonardo Sciascia, dans « Le jour de la chouette »,  décrivait comme « la ligne des palmiers », la césure entre l’Italie du nord, industrieuse, dynamique, et le sud, le Mezzogiorno, dont on retient surtout le chancre de la mafia.

La photo ci-dessus à gauche, a cinquante ans, elle date de 1970, prise dans l’axe du portail donnant sur Piazza della Scala; on y devine la statue de Léonardo da Vinci. A droite, les larges tentes de Biffi, célébrissime café-restaurant, délimitant sa terrasse. Mais regardez aussi les personnages, leurs tenues, toute d’élégance discrète : le style milanais, de l’époque.

A Milan, 56 Corso Italia, ce grand axe nord-sud qui part de Piazza Duomo vers Porta Lodovica, c’est l’adresse du 3e régiment des bersagliers, auquel étaient attachés les jeunes héros du roman historique « Le cheval rouge » Eugenio Corti ( Edit. Noir sur Blanc, 2019. 1’400 pages ). Corti (1921-2014), sur fond autobiographique, brosse un diorama de l’histoire italienne entre 1940 (le corps expéditionnaire italien en Russie), aux débuts des années 1970. L’ouvrage, où prédomine l’idéologie démocrate-chrétienne, paraissant en 1983, s’inscrit en contre-point du « marxisme délayé » (in : préface de F. Livi ) qui domine alors l’intelligentsia italienne. Le fil rouge est une famille de la classe moyenne du milanais, où Corti a ses racines. Phénomène littéraire en Italie, plus de trente rééditions.  Lecture pour une fin d’année en confinement, avec une bouteille de lambrusco à portée de main – pour tenir la distance…Auguri per tutti !

Frontières

Région genevoise, espace franco-suisse
Non, ce n’est pas le Pont sur la Drina, magnifiquement évoqué par Ivo Andric, il n’en a pas l’ampleur. C’est un modeste ouvrage sur le cours moyen de La Versoix, dont je me garde de vous donner les coordonnées, pour préserver la quiétude des lieux. Mais peut-être est-il, lui aussi, lieu de conciliabules, par des hommes venus des deux rives de la rivière.
La Versoix, une aimable rivière, frontière à la fois internationale entre le Pays de Gex français et le District de Nyon suisse, puis devient cantonale entre les cantons de Genève et Vaud.
La Versoix, sur Suisse, mais avant, proche de sa source, sur France, La Divonne. Nous la franchissons souvent en roulant, l’oubliant, puis la retrouvant sous ses frondaisons, lors de balades hygiéniques – par temps de pandémie.

En ces temps d’incertitude quant au Voyage, contraints à l’immobilisme géographique, on regarde au plus proche, autour de chez nous, où l’on butte rapidement sur des frontières. Un projet en cours d’élaboration pour le Pavillon suisse à la Biennale de Venise 2021 est intitulé : « La frontière est un territoire ». Le concept est d’aller au-dessous de l’épaisseur du trait sur la carte, pour étudier le vécu dans les espaces transfrontaliers. C’est le dossier du numéro de septembre 2020 de TRACES, consultable sur espazium.ch.

On évoque, entre autres, le Grand Genève, ce projet d’aménagement du territoire transfrontalier franco-valdo-genevois, qui peine à se concrétiser. Et l’on mesure sa fragilité lorsque, comme maintenant, des mesures administratives asymétriques restreignent les déplacements des populations de part et d’autre du trait sur la carte. On n’efface pas si facilement les frontières.

Des bornes-frontière dans le sous-bois de La Versoix

Non-voyage : suite

Région parisienne, France
Après le « Cahier de non-voyage » (sous-titre de « On dirait que l’aube n’arrivera jamais ») de Paolo Rumiz, « Le Pont de Bezons »  de Jean Rolin, s’inscrit dans cette veine. Pour ceux d’entre nous pour qui Le Voyage signifiait exotisme, longs déplacements, images pittoresques hautes en couleurs, l’auteur nous déboussole, nous entraînant dans un fascinant périple le long de la Seine, entre Melun et Mantes. Recourant, pour se repérer, à la plus triviale des cartes, Google Map, outil parfaitement adapté à sa démarche.

Je confesse être un inconditionnel lecteur des frères Rolin, et l’humour, la distanciation de Jean Rolin sont des plus salutaires en cette période de morosité globalisée.

Avec le Pont de Bezons comme point de référence, Rolin parcours, en de nombreuses étapes, des zones périurbaines, des quartiers déliquescents, des friches industrielles, répertoriant méticuleusement le nombre de salons de coiffure ethnique, les fast-food halal, les camps de rom se déplaçant devant les pelleteuses, décrivant avec acuité l’état des lieux, l’environnement, les rapports au fleuve. En référence aux Impressionnistes, il relève les mutations du paysage, des perspectives irrémédiablement bousillées. Il y fait quelques savoureuses rencontres, des personnages avec lesquels il n’a, parfois, « (…) pas de langue commune (…) », ou la gardienne d’un Cimetière des chiens qu’il croît lisant Guerre et Paix « (…) avant de constater, avec regret, qu’il s’agissait d’un roman de Joël Dicker. (…) »

Sous la légèreté de style, trait commun de l’auteur, c’est une superbe leçon de géographie urbaine, celle de ces friches que l’urbanisation forcenée, que la gentryfication des centres répandent toujours plus loin dans les territoires.

« Les coucous de Velika Hoča »

Velika Hoča – Hoca i Madhe, Kosovo / 42°38’N 20°67’E / 2011
Velika Hoča, en serbe, Hoca i Madhe en albanais, c’est un tout petit village – 13 km2, une petite centaine d’habitants – niché dans un replis de terrain au sud du Kosovo. Une région verdoyante de douces collines, de vignes ancestrales. Cité dans l’histoire dès le XIIe siècle, s’étendant à son âge d’or, celui de la Vieille Serbie, sur un plus large territoire, il comportait de nombreuses églises et monastères.

C’est maintenant l’une de ces enclaves serbes, ostracisées par les Albanais dominant dorénavant la région. D’accès compliqué, on a enlevé les plaques de signalisation sur la route principale, et les locaux se montrent peu coopératifs pour en indiquer le chemin. En 2009, Peter Handke en fait le sujet d’un court récit de voyage, lors de ses pérégrinations sur les traces de l’ex-Yougoslavie : « Les coucous de Velika Hoča » (en français aux éditions La Différence, Paris, 2011).

Demain, 10 décembre 2019, à Stockholm, Peter Handke reçoit le Prix Nobel de littérature. Bronca en vue dans les milieux littéraires, à l’encontre du sulfureux, controversé auteur autrichien. On retient évidemment de Handke sa compromission avec la Serbie de Milošević. Il n’en reste pas moins un des grands auteurs contemporains de langue allemande. Sous le titre  » Peter Handke, écrivain à contresens », Courrier International (no. 1518, 4 -11 décembre 2019) reprend un long article de Falter, Vienne, signé Sigrid Löffler, « la grande dame de la critique littéraire autrichienne ».

La plaque sur le mur à droite de l’image comporte, délavé, le symbole  de l’antique croix serbe, avec les quatre S en cyrillique CCCC, pour Само Слога Србина Спасава – Samo Sloga Srbina Spasava : « Seule l’union sauve les Serbes ». La devise des nationalistes serbes.

Au fil du Danube

Vienne, Autriche / 48°22’N 16°31’E / 2010

Postface 28 juin 2019

Il y a un siècle jour pour jour, aux termes de la Première guerre mondiale, on signait le Traité de Versailles, scellant le démantèlement des grands empires européens, ainsi que l’ottoman. Acte politique considérable, aux conséquences en cascade, qui ne sont pas terminées à ce jour : voir l’état des lieux en Europe centrale, en Turquie et au Proche-Orient.

François Fejtö (1909-2008) publia une analyse détaillée des conditions du démantèlement de l’Empire austro-hongrois : Requiem pour un empire défunt (1988, rééditions 1993 et 2014). Pour ce grand connaisseur, d’origine hongroise, l’Empire austro-hongrois ne s’est pas effondré sur lui-même, il a été détruit par les vainqueurs de la Grande guerre. Prenant le contre-pied des idées dominantes à l’encontre de la «double monarchie», on lit quelque part dans sa conclusion :

(…) L’espace qu’on recommence à appeler timidement «Mitteleuropa» (…) porte la marque de quatre siècles de domination, parfois brutale, mais souvent éclairée, des Habsbourg, lesquels réussirent à créer une administration qui, malgré ses tares et son bureaucratisme excessif, fonctionna depuis Prague et la Galicie jusqu’en Bosnie-Herzégovine. Un espace économique unifié, urbanisé, un creuset de peuples qui, en se mariant entre eux et en se détestant, en s’assimilant ou en s’opposant, créèrent une culture diversifiée (…)

C’est bien cette « unité dans la diversité » qui domine dans ce que l’on voit et comprend à travers les pays parcourus au Fil du Danube, lors  de ce voyage en 2010. L’évolution des frontières et des régimes politiques au cours de ce dernier siècle n’a pas gommé cette impression générale, une région, vaste, qui partage une longue histoire commune.
Lire le reportage :  Au fil du Danube