Non-voyage : suite

Région parisienne, France

Après le « Cahier de non-voyage » (sous-titre de « On dirait que l’aube n’arrivera jamais ») de Paolo Rumiz, « Le Pont de Bezons »  de Jean Rolin, s’inscrit dans cette veine. Pour ceux d’entre nous pour qui Le Voyage signifiait exotisme, longs déplacements, images pittoresques hautes en couleurs, l’auteur nous déboussole, nous entraînant dans un fascinant périple le long de la Seine, entre Melun et Mantes. Recourant, pour se repérer, à la plus triviale des cartes, Google Map, outil parfaitement adapté à sa démarche.

Je confesse être un inconditionnel lecteur des frères Rolin, et l’humour, la distanciation de Jean Rolin sont des plus salutaires en cette période de morosité globalisée.

Avec le Pont de Bezons comme point de référence, Rolin parcours, en de nombreuses étapes, des zones périurbaines, des quartiers déliquescents, des friches industrielles, répertoriant méticuleusement le nombre de salons de coiffure ethnique, les fast-food halal, les camps de rom se déplaçant devant les pelleteuses, décrivant avec acuité l’état des lieux, l’environnement, les rapports au fleuve. En référence aux Impressionnistes, il relève les mutations du paysage, des perspectives irrémédiablement bousillées. Il y fait quelques savoureuses rencontres, des personnages avec lesquels il n’a, parfois, « (…) pas de langue commune (…) », ou la gardienne d’un Cimetière des chiens qu’il croît lisant Guerre et Paix « (…) avant de constater, avec regret, qu’il s’agissait d’un roman de Joël Dicker. (…) »

Sous la légèreté de style, trait commun de l’auteur, c’est une superbe leçon de géographie urbaine, celle de ces friches que l’urbanisation forcenée, que la gentryfication des centres répandent toujours plus loin dans les territoires.

« Les coucous de Velika Hoča »

Velika Hoča – Hoca i Madhe, Kosovo / 42°38’N 20°67’E / 2011
Velika Hoča, en serbe, Hoca i Madhe en albanais, c’est un tout petit village – 13 km2, une petite centaine d’habitants – niché dans un replis de terrain au sud du Kosovo. Une région verdoyante de douces collines, de vignes ancestrales. Cité dans l’histoire dès le XIIe siècle, s’étendant à son âge d’or, celui de la Vieille Serbie, sur un plus large territoire, il comportait de nombreuses églises et monastères.

C’est maintenant l’une de ces enclaves serbes, ostracisées par les Albanais dominant dorénavant la région. D’accès compliqué, on a enlevé les plaques de signalisation sur la route principale, et les locaux se montrent peu coopératifs pour en indiquer le chemin. En 2009, Peter Handke en fait le sujet d’un court récit de voyage, lors de ses pérégrinations sur les traces de l’ex-Yougoslavie : « Les coucous de Velika Hoča » (en français aux éditions La Différence, Paris, 2011).

Demain, 10 décembre 2019, à Stockholm, Peter Handke reçoit le Prix Nobel de littérature. Bronca en vue dans les milieux littéraires, à l’encontre du sulfureux, controversé auteur autrichien. On retient évidemment de Handke sa compromission avec la Serbie de Milošević. Il n’en reste pas moins un des grands auteurs contemporains de langue allemande. Sous le titre  » Peter Handke, écrivain à contresens », Courrier International (no. 1518, 4 -11 décembre 2019) reprend un long article de Falter, Vienne, signé Sigrid Löffler, « la grande dame de la critique littéraire autrichienne ».

La plaque sur le mur à droite de l’image comporte, délavé, le symbole  de l’antique croix serbe, avec les quatre S en cyrillique CCCC, pour Само Слога Србина Спасава – Samo Sloga Srbina Spasava : « Seule l’union sauve les Serbes ». La devise des nationalistes serbes.

Au fil du Danube

Vienne, Autriche / 48°22’N 16°31’E / 2010

Postface 28 juin 2019

Il y a un siècle jour pour jour, aux termes de la Première guerre mondiale, on signait le Traité de Versailles, scellant le démantèlement des grands empires européens, ainsi que l’ottoman. Acte politique considérable, aux conséquences en cascade, qui ne sont pas terminées à ce jour : voir l’état des lieux en Europe centrale, en Turquie et au Proche-Orient.

François Fejtö (1909-2008) publia une analyse détaillée des conditions du démantèlement de l’Empire austro-hongrois : Requiem pour un empire défunt (1988, rééditions 1993 et 2014). Pour ce grand connaisseur, d’origine hongroise, l’Empire austro-hongrois ne s’est pas effondré sur lui-même, il a été détruit par les vainqueurs de la Grande guerre. Prenant le contre-pied des idées dominantes à l’encontre de la «double monarchie», on lit quelque part dans sa conclusion :

(…) L’espace qu’on recommence à appeler timidement «Mitteleuropa» (…) porte la marque de quatre siècles de domination, parfois brutale, mais souvent éclairée, des Habsbourg, lesquels réussirent à créer une administration qui, malgré ses tares et son bureaucratisme excessif, fonctionna depuis Prague et la Galicie jusqu’en Bosnie-Herzégovine. Un espace économique unifié, urbanisé, un creuset de peuples qui, en se mariant entre eux et en se détestant, en s’assimilant ou en s’opposant, créèrent une culture diversifiée (…)

C’est bien cette « unité dans la diversité » qui domine dans ce que l’on voit et comprend à travers les pays parcourus au Fil du Danube, lors  de ce voyage en 2010. L’évolution des frontières et des régimes politiques au cours de ce dernier siècle n’a pas gommé cette impression générale, une région, vaste, qui partage une longue histoire commune.
Lire le reportage :  Au fil du Danube