Inquiétude et réflexion

Quiconque se croit autorisé à s’exprimer dans l’espace public se doit, en ces temps anxiogènes, de coller à l’actualité, de laisser en suspend ses petites préoccupations, ses manies. Alors je me lance, entre ces récits de voyages anciens qui sont le fond de commerce de ce site.

Dans la Tribune de Genève de ce jour, 30 mars 2020,  une information d’agence :  » En Allemagne. Un élu régional se suicide par inquiétude ». Dans la même publication, on fait état des inquiétudes à notre HUG – Hôpital Universitaire de Genève, concernant le manque prochain de produits anesthésiants; alors que, d’ordinaire, nous sommes si sereins, si fiers, considérant les capacités de notre système sanitaire. Les grandes « pharmas » suisses, un des piliers costauds de l’économie nationale, sont dépendantes de la Chine pour des produits de bases.

La photo en tête d’article a été prise en 1990, au Burkina Faso. Le pays était encore appelé : « Le pays des Hommes Intègres ». Il était le chouchou des officines de coopération et d’aide. Le pays est en voie de désintégration, le djihadisme s’étend, les forces de divers horizons ne font pas face à la situation. Le Covid-19 s’approche de l’Afrique. Cela peut être l’hécatombe, dans l’une des régions les moins équipées en terme de santé, au sens large.

Voilà pour l’inquiétude, passons à la réflexion. Ces temps de confinement, dont on ne connaît ni la durée ni les « effets collatéraux », se prêtent à la réflexion : on ne peut, tout de même, pas être en permanence devant tous ces écrans. Alors lisons, ou relisons. J’exhume de la bibliothèque trois ouvrages qui me sont restés en mémoire.

Pour les pandémies – ce n’est ni la première ni la dernière – l’excellent « Peste & Choléra » de Patrick Deville, où il trace le parcours du médecin suisse Alexandre Yersin, l’un des jeunes chercheurs de L’Institut Pasteur.

Et il y a un sujet qui faisait les Unes il y a quelques semaines encore, « l’environnement », complètement évacué ces jours. Mais tout est lié, dans cette Nature dont nous dépendons tout de même. D’où vient cette pandémie, au XXIe siècle, si sûr de lui ? Alors, c’est cet ouvrage que j’ai toujours à portée de main, lu dès parution : « Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie ». Jared Diamond, en français chez Gallimard, en 2005.

Enfin, un autre, puissant livre, de la grande Doris Lessing (1919-2007, Nobel de littérature 2007) : « L’histoire du Général Dann », un groupe d’humains errants sur un continent dévasté, cherchant à reconstituer une société. Glaçantes, les images qu’il suscite peuplent mes insomnies.

 

Si vous souhaitez dialoguer sur ce/ces vaste(s) sujet(s), ce site peut devenir momentanément un blog, un forum; on utiliserait, alors, les cases « Commentaires ».  » Soyez les bienvenus » , comme disent volontiers nos amis africains, chaleureux de nature.

 

Villes mortes

Pompéi, Naples, Italie / 40°79’N 14°47’E / 1986
Les images d’actualité des villes italiennes, désertes, donnent le vertige.
L’Italie, pays densément peuplé et urbanisé, qui recèle les plus belles villes du monde, et surtout les plus vivantes. L’Italie, ce paradigme de l’urbanité / urbanitas doit fermer ses cités, confiner ses habitants. Qui aurait osé le croire, dans notre monde si sûr de lui, que cette catastrophe sanitaire puisse arriver, ici, au cœur de l’Europe, dans ce XXIe siècle ? A ce jour, l’Italie compte près de 5’000 morts de cette pandémie.

C’est environ le nombre des morts à Pompéi, en l’an 79, cette ville morte emblématique, haut lieu du tourisme mondial. L’entretien des ruines, la poursuite des fouilles, les recherches archéologiques, sont passés par diverses péripéties – bien dans la tradition du pays, aussi -, pour connaître une relance par le Grand Projet Pompéi initié en 2013.

Clin d’œil au célébrissime « Les derniers jours de Pompéi » d’Edward Bulwer-Lyton paru en 1834, « Les nouvelles heures de Pompéi », ouvrage largement documenté et illustré, fait le point sur les nouvelles découvertes, les nouveaux points de vue sur ce modèle urbain. Il est signé Massimo Osanna, Directeur du site archéologique de Pompéi. L’édition française chez Flammarion, 2020.

Puissions-nous sortir rapidement de ce cauchemar qui nous accable, et reprendre les routes du Voyage.
En pensée avec l’Italie toute voisine : Corragio Fratelli d’Italia !

Happy Few

Boston, Massachusetts USA /42°21’N 71°03’W /1992
(…) Le vert lumineux du gazon bute contre la façade de briques rouges de l’un des vénérables édifices répartis autour de cet espace central, planté de quelques-uns des vieux noyers qui ont donné leur nom à la plus haute colline des alentours de Boston. Et puis, cheminant par deux, une file de personnages longe l’étroit chemin dallé en pied de façade, avant d’obliquer à quatre-vingt dix degrés dans l’axe de la tente; l’entrée des Deans, les doyens, instant solennel. (…)
Lire l’article : Happy Few

Mariage pour tous ?

Tokyo, Japon / 35°50’N 138°64’E / 1993
Le mariage, chez nous, prend des tournures inattendues il y a quelques années encore. Les églises chrétiennes sont à la peine, essayant de suivre le mouvement.

Au Japon, le mariage traditionnel est shintoïste, la religion la plus populaire. C’est évidemment compliqué. Le rituel se déroule en une douzaine de phases, où les époux échangent à plusieurs reprises des coupes de miki – un saké spécifique à la cérémonie. Le tout engoncés dans d’extravagantes et encombrantes tenues.

Actuellement, de plus en plus de jeunes femmes Japonaises dédaignent tant la cérémonie que le mariage lui-même; parce qu’elles en connaissent la suite, dans cette société patriarcale et rigide. Elles ne vont pas brailler dépenaillées sur la place publique, elles donnent dans le féminisme BCBG. Instruites, professionnellement engagées et indépendantes financièrement, sans attirance pour leurs collègues mâles, qu’elles jugent, sobrement parlant, pesants.

Il en résulte une baisse significative de la natalité. Parce que si elles rejettent le mariage traditionnel et le type qui va avec, ce n’est pas pour s’encombrer de marmots. Les démographes s’inquiètent, et les démagogues s’emparent du sujet, agitant le spectre du dépérissement de la « race japonaise ».

En attendant, les jeunes Japonaises font leur voyage annuel en Europe, en copines, où les boutiques du luxe sont pleines d’attention pour elles.

Hoggar

Tamanrasset, Algérie / 22°27’N 4°57’E / 1987
 » Le Hoggar, but premier de ce voyage, que l’on voulait approcher après l’aperçu du Tassili n’ Ajjer en 1971 (voir « Algérie, Oh ! Algérie ! »). Régions voisines, à l’échelle du Sahara « plus grand désert du monde ». Le Hoggar est aussi vaste que la France  » (…)

Lire l’article :  Hoggar

« Les coucous de Velika Hoča »

Velika Hoča – Hoca i Madhe / 42°38’N 20°67’E / 2011
Velika Hoča, en serbe, Hoca i Madhe en albanais, c’est un tout petit village – 13 km2, une petite centaine d’habitants – niché dans un replis de terrain au sud du Kosovo. Une région verdoyante de douces collines, de vignes ancestrales. Cité dans l’histoire dès le XIIe siècle, s’étendant à son âge d’or, celui de la Vieille Serbie, sur un plus large territoire, il comportait de nombreuses églises et monastères.

C’est maintenant l’une de ces enclaves serbes, ostracisées par les Albanais dominant dorénavant la région. D’accès compliqué, on a enlevé les plaques de signalisation sur la route principale, et les locaux se montrent peu coopératifs pour en indiquer le chemin. En 2009, Peter Handke en fait le sujet d’un court récit de voyage, lors de ses pérégrinations sur les traces de l’ex-Yougoslavie : « Les coucous de Velika Hoča » (en français aux éditions La Différence, Paris, 2011).

Demain, 10 décembre 2019, à Stockholm, Peter Handke reçoit le Prix Nobel de littérature. Bronca en vue dans les milieux littéraires, à l’encontre du sulfureux, controversé auteur autrichien. On retient évidemment de Handke sa compromission avec la Serbie de Milošević. Il n’en reste pas moins un des grands auteurs contemporains de langue allemande. Sous le titre  » Peter Handke, écrivain à contresens », Courrier International (no. 1518, 4 -11 décembre 2019) reprend un long article de Falter, Vienne, signé Sigrid Löffler, « la grande dame de la critique littéraire autrichienne ».

La plaque sur le mur à droite de l’image comporte, délavé, le symbole  de l’antique croix serbe, avec les quatre S en cyrillique CCCC, pour Само Слога Србина Спасава – Samo Sloga Srbina Spasava : « Seule l’union sauve les Serbes ». La devise des nationalistes serbes.

Monts Bagzane

Tabelot, Aïr, Niger / 17°61’N 8°93’E / 1987
Virée dans l’Aïr, en catimini. Magnifique région, d’accès déjà compliqué à l’époque du voyage, et actuellement totalement inaccessible. Fief historique de la rébellion touareg au Niger, sur laquelle est venu se greffer, récemment, le chancre du djihadisme saharien.

Takouba
Le, ou la takouba, si l’on parle « sabre » ou « épée », est l’arme ancestrale, emblématique touareg. On croit savoir que l’Armée française va nommer « Takouba » sa prochaine opération au Sahel. On ne sait comment la chose sera perçue localement par les fiers Touareg – qu’ils soient sur dromadaire ou pick-up Land Cruiser.

Lire l’article : Monts Bagzane

La fin de l’Histoire

Khodjent, Tadjikistan / 40°17’N 69°37’E / 2013
Cette très banale photographie, sans grand intérêt, c’est celle d’un site au prestige ancien, tombé dans l’oubli. Khodjent, c’est l’ancienne Alexandria Eschatè, « Alexandrie la plus lointaine », fondée en 329 av. J.-C. par Alexandre III. Le site le plus septentrional de son extraordinaire périple. Il venait d’épouser la très belle Roxane. Pour se remettre en forme et avant de se lancer vers l’Inde, il franchi l’Oxus (Amou-Daria), fait une virée au nord. Il créé une garnison permanente sur la rive de l’Iaxarte, le Syr-Daria.

Et bien voilà l’état des lieux, l’Iaxarte à Alexandria Eschatè, début du XXIe siècle. La cité est une tristounette ville d’Asie centrale, largement marquée dans son urbanisme par l’ère soviétique, et le fleuve s’amenuise régulièrement : il y a longtemps qu’il n’atteint plus son exutoire, la Mer d’Aral. Il  disparaît dans les sables du Kazakhstan.

Il n’y a quasi aucune trace de l’Antiquité à Khodjent, et  pas de statue d’Alexandre le Grand. Par contre sur le site d’où la photo est prise, sur la rive nord du Syr-Daria, juste à l’entrée de la ville, un grand et tout neuf Ismoil Somoni (849-907), héros national que l’historiographie nationale pose en fondateur d’un premier empire au Tadjikistan. Un peu en retrait, un Lénine  (1870-1924), déplacé pour faire place à Somoni, et repeint à la peinture d’oxyde d’aluminium. Avec ses 22 mètres il serait le plus haut d’Asie centrale.

Alors pour la mémoire d’Alexandre (356-323 av.J.-C.), je vais tout de même vous fournir deux images :

Ci-dessus, la statue d’Alexandre le Grand – λέξανδρος ὁ Μέγας à Thessalonique, Grèce / 2015.

Et là le même, dans une statuaire extravagante sur Makedonia Square, l’ensemble kitchissime du centre de Skopje, en Macédoine du Nord, ex-FYROM – Former Yugoslavia Republic of Macedonia / 2011.

Vous aurez évidemment suivi, ces dernières années, la violente controverse, qui aurait pu déboucher sur une Nouvelle Guerre Balkanique  ( mais l’UE, tentative d’empire, veillait sur ses marges orientales ) entre ex-FYROM et la Grèce, la Bulgarie en embuscade, à propos  des revendications sur l’origine « nationale » d’Alexandre le Grand. Un comble, pour ce grand conquérant, qui s’est toujours royalement foutu des frontières – pourvu que l’on parla grec dans ses états-majors, hellénisme oblige.

Sous peu, accaparés par la gestion des « objets connectés », à suivre les flux des « réseaux sociaux » et se gaver de vidéos en « streaming », à parcourir des blogs au contenu superficiel (!) – à part quelques derniers, vénérables et chenus historiens, en voie d’extinction eux aussi – nous n’aurons absolument plus le temps de nous intéresser à ces vieilleries.

Tonlé Sap, derniers jours

Siem Reap, Cambodge / 13°34’N 103°72’E / 2003
Lundi dernier 16 septembre 2019, le site du Phnom Penh Post mettait à la Une un article titré :
 » The Point of No Return » à propos de la dégradation environnementale, irrémédiable, du Tonlé Sap, constatée de manière scientifique.
Nous en avions eu un aperçu avant-coureur en 2003 déjà.

Lire l’article : Tonlé Sap, derniers jours

Timberland

Quinault, Washington, USA /  47°46’N 123°85’W / 1992


A chaque fois que l’actualité fait état de quelque dévastation forestière, il me revient en mémoire ce parcours sur la US Highway 101. Parce que c’est réconfortant, une vaste région où se conjuguent, de manière équilibrée, activités humaines et protection de l’environnement.

C’est donc la production raisonnable du bois d’œuvre que je veux évoquer, dans la vision de ce « développement durable » que l’on brandit dorénavant en permanence (un bel oxymore pour les plus intransigeants des écolos), et non pas mes vieux mocassins à lacets de cuir que voulait m’acheter un type à Nairobi ( « Brother, how much for your Timber’ ? »).

Quittant, direction sud, la conurbation Seattle – Tacoma, WA, la zone de SEA-TAC Airport, son imbroglio de routes de toutes catégories, il faut poursuivre jusqu’à Olympia. Là, à l’échangeur de la Interstate 05, vous visez, en remontant, la US 101 : c’est sa tête nord. Les cartographes spécialistes des cartes routières sont d’une rigueur admirable. Cette route, mythique, longe, au plus près, toute la côte Pacifique des USA depuis Los Angeles. Ils auraient pu marquer la fin de cette route à Aberdeen, laissant à part cette péninsule en cul-de-sac. Non, la US Highway 101 en fait le tour, pour se terminer à Olympia City, WA.

L’Olympic Peninsula, ce sont environ 10’000 km2 – un quart de la Suisse – un trapèze compact entouré des eaux de l’océan Pacifique sur son flanc ouest, le Détroit Juan de Fuca au nord, et le Hood Canal à l’est. Quasi au centre, le Mount Olympus 2’432 m., cœur du Olympus National Park, qui s’étend sur 3’800 km2. Et autour, des espaces où les activités humaines peuvent s’exercer : prédominantes, la sylviculture, et l’industrie du bois qui s’ensuit. Tout se fait sous le contrôle coordonné des autorités qui régissent tant les parcs nationaux que les forêts. Dans divers Information Stations & Visitors Centers, le US Forest Service et le National Parks Service exposent enjeux et stratégies communes. Comme toujours aux USA, c’est parfaitement documenté, clair, et attractif.

Le long de la route, des panneaux indiquent l’état des forêts que l’on traverse, les étapes de leur vie, des « récoltes » espacées généralement de 50 ans pour les essences communément « cultivées ». Après les espaces d’extraction des billes – on ne va pas sur les logging camps, interdit au public, trop dangereux – que l’on voit défiler sur d’énormes semi-remorques, ce seront, à l’orée des basses forêts, les premiers chantiers de transformation de la matière première, les scieries et shakes mills.

C’est de là que l’on pourvoit la construction en produits de charpente et menuiserie aux dimensions très rationnelles – la construction en bois en Amérique du nord repose sur des principes plus économiques qu’en Europe – et les traditionnels shakes & shingles, ces bardeaux de bois de belle allure.

« Forests For The Future », « The Renewable Resource », « Forest makes jobs », ce sont des slogans que l’on voit sur des dépliants. La filière bois aux USA est un secteur important de l’économie nationale. Et on sait que l’industrie du bois, compte tenu des nouvelles applications qui se développent et de ses qualités éminemment écologiques, a un beau potentiel de développement. Inspirant. Concernant la protection contre les incendies, risque majeur pour les forêts sur l’ensemble de la planète, le US Forest Service a lancé, dès 1944, une intense et suivie campagne de sensibilisation, devenue très populaire par la figure de Smokey Bear, l’ours ranger.

En fin de cette belle journée, gonflés d’effluves de sèves vivifiantes, charmante étape à Lake Quinault, sa lodge historique classée, construite en 1926, méticuleusement entretenue. Pour revenir à nos sympathiques cartographes du siècle passé, non, Quinault, tout exotique que soit son nom dans ces parages, et bien qu’il s’agisse d’une unincorporated community au sens du US Survey, n’est pas l’un de ces Copyright Traps, villes imaginaires, qu’ils se plaisaient à glisser subrepticement dans leurs dessins, tels que les décrits Olivier Hodasava dans « Une ville de papier » (Edit. Inculte, 2019).

 

 

Bénarès / portfolio

Varanasi -Bénarès, Uttar Pradesh, Inde / 25° 18′ N 82° 59′E / 1982

Au hasard, dans Bénarès

 (…) Il règne à Bénarès une ambiance de méditation et de prière qui vous porte, comme disent les Sages de la petite maison du silence; c’est vrai ce qu’ils affirment, que même après un court séjour on n’est déjà plus celui qu’on était à l’arrivée. Et pourtant nulle part la fantasmagorie de ce monde n’est plus charmeuse; nulle part la forme n’est plus troublante, ni la chair plus tentatrice; entre l’appel d’en bas et l’appel d’en haut, il y a lutte et déséquilibre. (…) Presque toutes les rues viennent aboutir au Gange, et là, elles s’élargissent, elles s’éclairent; là, c’est tout à coup la magnificence, les palais, la lumière des flots. (…) Ce fleuve, c’est toute la raison d’être, toute la vie de Bénarès. Du fond des palais ou des jungles, de partout, on vient pour mourir sur ces bords sacrés. (…) Oh ! Mourir à Bénarès ! Mourir au bord du Gange, avoir là son cadavre baigné une suprême fois, avoir là sa cendre jetée !… »

Pierre Loti. L’Inde (Sans les Anglais).
in : Pierre Loti. Voyages (1872-1913). Bouquins. Laffont. Paris, 1991

 

Marche à l’ombre à Bénarès

(…) Quand il fait aussi chaud, le monde dont les cartes, les guides touristiques et les récits des voyageurs attestent pourtant l’existence, se liquéfie, très loin, faute que l’esprit puisse le coaguler; se dérobe, faute d’aspérités auxquelles s’accrocher pour saisir, comprendre – mais comprendre quoi ?
Il lui manque le poids, la découpe précise et assurée que confère aux objets l’air himalayen soufflé mécaniquement dans les hôtels, et sans lequel le réel abdique toute consistance.
Je n’ai rien entendu, rien compris de Bénarès. Ni ce que je voyais, ni ce qu’il fallait voir, ni ce que pensaient les gens, ni même où ils allaient quand ils marchaient dans la rue, ni ce qu’ils voulaient dire en répondant à tout, contre toute évidence : « No problem », ni s’il n’y a pas de problème parce qu’il n’y a pas de solution, comme le soutenait Marcel Duchamp, ou bien pas de solution parce qu’il n’y a pas de problème, ni rien du tout en fait.
J’ai simplement eu chaud, et tout de suite encore le papier se gondole sous ma main. Mais ça va mieux, l’univers reprend forme, pour mieux tromper son monde.
Un sage bouddhiste l’a dit : « Toute n’est qu’illusion, seul l’air conditionné est réel.(…)

Emmanuel Carrère. Marche à l’ombre à Bénarès 1986
in : Emmanuel Carrère. Faire effraction dans le réel. P.O.L. Paris. 2018

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Kondovan / portfolio

Kandovan, Azerbaïdjan oriental, Iran / 37°47’N 46°14’E / 2008
Au cœur de l’Azerbaïdjan oriental iranien, à une cinquantaine de kilomètres au sud-est de Tabriz, se cache, dans la face d’une falaise de basalte du Sahand, Kondovan, village troglodyte.
Les premières grottes habitées remonteraient à un bon millier d’années. L’eau de la rivière qui serpente au pied de la falaise est réputée pour ses qualités curatives, le lieu est fréquenté par les habitants de Tabriz.

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Au fil du Danube

Vienne, Autriche / 48°22’N 16°31’E / 2010

Postface 28 juin 2019

Il y a un siècle jour pour jour, aux termes de la Première guerre mondiale, on signait le Traité de Versailles, scellant le démantèlement des grands empires européens, ainsi que l’ottoman. Acte politique considérable, aux conséquences en cascade, qui ne sont pas terminées à ce jour : voir l’état des lieux en Europe centrale, en Turquie et au Proche-Orient.

François Fejtö (1909-2008) publia une analyse détaillée des conditions du démantèlement de l’Empire austro-hongrois : Requiem pour un empire défunt (1988, rééditions 1993 et 2014). Pour ce grand connaisseur, d’origine hongroise, l’Empire austro-hongrois ne s’est pas effondré sur lui-même, il a été détruit par les vainqueurs de la Grande guerre. Prenant le contre-pied des idées dominantes à l’encontre de la «double monarchie», on lit quelque part dans sa conclusion :

(…) L’espace qu’on recommence à appeler timidement «Mitteleuropa» (…) porte la marque de quatre siècles de domination, parfois brutale, mais souvent éclairée, des Habsbourg, lesquels réussirent à créer une administration qui, malgré ses tares et son bureaucratisme excessif, fonctionna depuis Prague et la Galicie jusqu’en Bosnie-Herzégovine. Un espace économique unifié, urbanisé, un creuset de peuples qui, en se mariant entre eux et en se détestant, en s’assimilant ou en s’opposant, créèrent une culture diversifiée (…)

C’est bien cette « unité dans la diversité » qui domine dans ce que l’on voit et comprend à travers les pays parcourus au Fil du Danube, lors  de ce voyage en 2010. L’évolution des frontières et des régimes politiques au cours de ce dernier siècle n’a pas gommé cette impression générale, une région, vaste, qui partage une longue histoire commune.

Lire le reportage :  Au fil du Danube

Nerekhta-les-Chambranles

Nerekhta, oblast de Kostroma, Russie / 57°27’N 40°34’E / 2017
(…) Longue balade dans les ruelles de terre de cette bourgade assoupie, arrêts devant ces gentilles maisonnettes, souvent de guingois, et les décors de leurs entourages de fenêtres. (…) Rencontre avec le maire, sur le site du monument aux morts de la Grande Guerre Patriotique. Il est flanqué de son adjoint aux travaux publics. On prépare le goudronnage de quelques rues, comme on nettoie la rivière. Le maire est guilleret, sa ville devrait être officiellement incorporée à «L’Anneau d’Or». Arrivée envisageable de touristes, des activités en vue, peut-être.

Lire l’article : Nerekhta-les-Chambranles

Ricardo Rangel

Maputo, Mozambique / 25°53’S 32°36’E / 2009
(…) Figure tutélaire du photojournalisme au Mozambique, et peut-être en Afrique en général, que Ricardo Rangel aborde dès le début des années 1950. Il est le premier employé non blanc, engagé comme photographe du journal Noticias de Tarde. Jusqu’à la fin des années 1960, il travaillera pour les principaux journaux du pays, entre Beira et Lourenço Marques. En 1970, il participe, avec quatre journalistes mozambicains, à la fondation de l’hebdomadaire Tempo, premier périodique en couleurs du pays, et, aussi, l’organe de l’opposition à la colonisation portugaise. Au cours des années qui suivent, Rangel documente très largement le développement de l’opposition, la lutte pour l’indépendance, la guerre. Il est la cible de la PIDE, la tristement célèbre police politique du Portugal. Nombre de ses photos sont saisies et détruites. Après l’indépendance, la Guerre civile, autre et vaste thème (…)

Lire l’article : Ricardo Rangel

Dix ans jour pour jour après cette belle rencontre (le 5 mai 2009) , et près de trente ans depuis la fin de la guerre civile ( 900’000 morts – 5 millions de déplacés), ce vaste pays africain n’a pas encore trouvé la voie de son développement; il figure au 180e rang mondial de l’IDH – Indice de développement humain. La Chine fait main basse sur les terres arables, et des cyclones d’une rare intensité ont récemment dévasté un large pan du pays.

Gaz russe / portfolio

Pereslavl-Zaleisski, oblast de Iaroslav, Russie / 56°44’N 58°50’E / 2017
A travers tout l’espace ex-soviétique, dans les campagnes et les anciens quartiers, le gaz domestique, le « gaz de ville » de chez nous, est distribué par des conduites hors sol.
Comme une résille d’improbables parcours de tuyaux, peints en jaune, couleur normalisée pour le fluide qu’ils contiennent. Russie, monde à part. Et pourquoi pas ?

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L’abâ de l’Ayatollah

Shiraz, Fars, Iran /  29°66’N 39°29’E / 2008
Nain, Ispahan, Iran / 33°56’N 52°87’E /2008
(…) Premier signe, le turban, noir; c’est donc un sayyid, un ci-devant descendant de la famille du Prophète. Et une prestance intimidante. Turban soigneusement enroulé et ajusté sur la tête tenue haute, dos droit tant que faire se peut selon l’âge. Et cette lente démarche à pas mesurés, assurant, imperceptiblement, le déploiement des pans de la cape, l`abā.(…)

Lire l’article : l’abâ de l’Ayatollah

Khartoum

Khartoum, Soudan / 15°38’N 32°32’E / 2001-2002
La lecture de « Dans Khartoum assiégée » d’Etienne Barilier ( Phébus, Paris. 2018 ) m’incite à exhumer cet article resté en jachère. Quelques moments dans Khartoum la poussiéreuse, l’assoiffée, passant d’une officine à l’autre. Je ne peux me départir de superposer au visage de Gordon Pacha, Charles George Gordon (1833-1885), celui de Mr David H., fils du dernier gouverneur du Darfour. Peut-être cette lueur de mysticisme au fond du regard bleu.
Février 2019, le Soudan revient ces jours sous les flashes de l’actualité. C’est l’entier du troisième plus grand pays d’Afrique qui est maintenant concerné.

Lire l’article :  Khartoum

Cités perdues

Tikal, Guatemala / 17°1’N 89°37’W / 1975
Angkor, Cambodge / 13°24’N 103°52’E / 2003
(…) Situées quasi sous la même latitude, mais à un peu plus de la moitié de la terre en longitude, deux civilisations brillantes, les Mayas et les Khmers, vont se développer puis disparaître rapidement, englouties par le milieu végétal de jungles épaisses.
(…) Tant pour les Mayas que pour les Khmers, les facteurs qui ont conduit à la disparition rapide de leurs empires sont divers, et peut-être d’ailleurs pas encore tous envisagés. Mais il en est un certain, dans les deux civilisations, c’est la surexploitation des ressources naturelles, avec d’inéluctables conséquences naturelles et politiques.(…)

Lire l’article :  Cités perdues

Caño Negro / portfolio

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Caño Negro, Tortuguero, Costa Rica / 10°54’N 83°51’W / 2014

(…) Al cabo de algún tiempo de navegación en aquel caño secreto, se producía un fenómeno parecido al que conocen los montañeses extraviados en las nieves : se perdía la noción de la verticalidad, dentro de una suerte de desorientación, de mareo de los ojos. No se sabía ya lo que era del árbol y lo que era del reflejo. No se sabía ya si la claridad venía de abajo o de arriba, si el techo era de agua, o el agua suelo; si las troneras abiertas en la hojarasca no eran pozos luminosos conseguidos en lo anegado. Como los maderos, los palos, las lianas, se reflejaban en ángulos abiertos o cerrados, se acababa por creer en pasos ilusorios, en salidas, corredores, orillas, inexistentes. Con el trastorno de las apariencias, en esa sucesión de pequeños espejismos al alcance de la mano, crecía en mí una sensación de desconcierto (…)

 Alejo Carpentier. Los pasos perdidos. 1988.