Frontières

Région genevoise, espace franco-suisse
Non, ce n’est pas le Pont sur la Drina, magnifiquement évoqué par Ivo Andric, il n’en a pas l’ampleur. C’est un modeste ouvrage sur le cours moyen de La Versoix, dont je me garde de vous donner les coordonnées, pour préserver la quiétude des lieux. Mais peut-être est-il, lui aussi, lieu de conciliabules, par des hommes venus des deux rives de la rivière.
La Versoix, une aimable rivière, frontière à la fois internationale entre le Pays de Gex français et le District de Nyon suisse, puis devient cantonale entre les cantons de Genève et Vaud.
La Versoix, sur Suisse, mais avant, proche de sa source, sur France, La Divonne. Nous la franchissons souvent en roulant, l’oubliant, puis la retrouvant sous ses frondaisons, lors de balades hygiéniques – par temps de pandémie.

En ces temps d’incertitude quant au Voyage, contraints à l’immobilisme géographique, on regarde au plus proche, autour de chez nous, où l’on butte rapidement sur des frontières. Un projet en cours d’élaboration pour le Pavillon suisse à la Biennale de Venise 2021 est intitulé : « La frontière est un territoire ». Le concept est d’aller au-dessous de l’épaisseur du trait sur la carte, pour étudier le vécu dans les espaces transfrontaliers. C’est le dossier du numéro de septembre 2020 de TRACES, consultable sur espazium.ch.

On évoque, entre autres, le Grand Genève, ce projet d’aménagement du territoire transfrontalier franco-valdo-genevois, qui peine à se concrétiser. Et l’on mesure sa fragilité lorsque, comme maintenant, des mesures administratives asymétriques restreignent les déplacements des populations de part et d’autre du trait sur la carte. On n’efface pas si facilement les frontières.

Des bornes-frontière dans le sous-bois de La Versoix

Non-voyage : suite

Région parisienne, France
Après le « Cahier de non-voyage » (sous-titre de « On dirait que l’aube n’arrivera jamais ») de Paolo Rumiz, « Le Pont de Bezons »  de Jean Rolin, s’inscrit dans cette veine. Pour ceux d’entre nous pour qui Le Voyage signifiait exotisme, longs déplacements, images pittoresques hautes en couleurs, l’auteur nous déboussole, nous entraînant dans un fascinant périple le long de la Seine, entre Melun et Mantes. Recourant, pour se repérer, à la plus triviale des cartes, Google Map, outil parfaitement adapté à sa démarche.

Je confesse être un inconditionnel lecteur des frères Rolin, et l’humour, la distanciation de Jean Rolin sont des plus salutaires en cette période de morosité globalisée.

Avec le Pont de Bezons comme point de référence, Rolin parcours, en de nombreuses étapes, des zones périurbaines, des quartiers déliquescents, des friches industrielles, répertoriant méticuleusement le nombre de salons de coiffure ethnique, les fast-food halal, les camps de rom se déplaçant devant les pelleteuses, décrivant avec acuité l’état des lieux, l’environnement, les rapports au fleuve. En référence aux Impressionnistes, il relève les mutations du paysage, des perspectives irrémédiablement bousillées. Il y fait quelques savoureuses rencontres, des personnages avec lesquels il n’a, parfois, « (…) pas de langue commune (…) », ou la gardienne d’un Cimetière des chiens qu’il croît lisant Guerre et Paix « (…) avant de constater, avec regret, qu’il s’agissait d’un roman de Joël Dicker. (…) »

Sous la légèreté de style, trait commun de l’auteur, c’est une superbe leçon de géographie urbaine, celle de ces friches que l’urbanisation forcenée, que la gentryfication des centres répandent toujours plus loin dans les territoires.